|
MELISSANDE,
DAUNA DE HAUTERIVE
|
|
Genera nobile, Dauna.
Mélissande (Milesendis) appartient
par sa mère à un lignage (linhage, genus)
cousin au premier degré du seigneur de Cachepur. Bien
que simple miles castri, vassal (homo fidelis) non
chasé (non casatus) n'ayant qu'un petit alleu
(alodia) en propre, son père s'était marié
à la fille du seigneur d'alors. L'honor reçu
en dot pour ce mesmariage se composa d'un service d'estage
(custodia) sur un domaine venant de leur mère
assorti de la moitié (meita)
du tonlieu (teloneum) pour les marchandises périssables.
Ses quelques terres en périphérie de la
seigneurie bénéficièrent donc d'une
protection indirecte grâce à une ancienne
convenientia et l'aide militaire (militare auxilium)
que lui devaient le maître des lieux (domnus de
Cachepur).
Ce fut alors l'époque où
Cachepur connut une période de crise sans précédent,
car le seigneur était mort lors d'une chevauchée
(cavalcata) et le fief (fiù) était
désormais tenu en frairage (paratgium) par
les deux fils. Ces derniers avaient écarté leur
soeur en lui délaissant l'héritage maternel, et
étaient entrés en conflit l'un contre l'autre pour
la domination de leur seigneurie (senhoria). La mère
de Mélissande dut se contenter de la moitié de la
vicaria castri de la petite seigneurie de Hauterive
(senhoria de Alta riva), cette dernière comportant
une maison forte (domus forte) avec une tour (turis)
protégeant des vignes (vinea) et quelques ténéments
(tenementa).
|

|
|

|
Lorsqu'il hérita à son tour de sa
propre lignée (genus), le père de Mélissande
reçut quelques alleux (allodii) disséminés
autour de Cachepur, et quelques bénéfices
(beneficia) ailleurs en Aquitaine (Aquitanie,
Aquitaigne), notamment en Saintonge. Ne voulant pas prendre
le risque de voir annexer par d'autres qu'eux les alleux
(allaudia) en périphérie de leurs terres
(terrae), ses deux beaux-frères ne se privèrent
pas d'exercer quelques pressions pour récupérer
ceux qui les intéressaient. Cependant ils se
désintéressèrent des plus éloignés
qui devinrent ainsi de plus en plus isolés et difficiles à
soustraire à la rapacité des seigneurs les plus
ambitieux, comme les entreprenants seigneurs de Castelpeyrre.
Trop occupés à se quereller, les deux frères
ne voulurent bientôt plus se mettre à dos leurs
puissants voisins et ignorèrent délibérément
l'appel à l'aide (auxilium) de leur beau-frère.
Le père de Mélissande décida alors
de se dessaisir de ses alleux ainsi que de tous les bénéfices
qu'il lui restait à titre personnel. Il ne conserva que le
plus important, pour lequel il déguerpit (guerpivit,
exfestucatio) au profit de l'Abbaye (abbatia) Notre
Dame de Saintes (Beata Maria Santonum ou Xaincte). Il
se déclara miles ecclesiae, rendit hommage
(hominium) et jura fidélité (iuramentum
fidelitatis) à la Dame (domna abbatissa), et
reçut en retour un bénéfice (feodum
oblatum) comprenant quatre vignes (vineas) et quelques
manses (mansura). Il acheta en outre une petite charge de
prévôté (praepositura) sur des terres
dépendant de l'Abbaye.
Bien qu'il en avait alors le
droit, il ne désavoua (diffiducio) pas ses deux
beaux-frères pour la vicaria castri de sa femme. Il
fut cependant convenu par un nouveau contrat écrit
(convenientia) que seule la saison estivale serait
consacrée au service dû, laissant le reste de
l'année aux autres affaires.
|
|
Les parents de Mélissande se retranchèrent
ainsi en Saintonge (Xantonia), se contentant d'envoyer à
Cachepur les milites nécessaires pour honorer
l'estage (custodia) dû et collecter les
revenus des tonlieux (thelonea). Mélissande naquit
et passa son enfance dans le nouveau fief (fiscus)
paternel où elle y reçut l'éducation dévolue
aux jeunes filles de sa condition. Fille d'un famulus
vassal (homo fidelis) de l'abbaye, elle eut la chance
d'apprendre l'écriture et les arts libéraux avec
les moniales (monialis) et reçu une partie de son
enseignement de la Dame (domna abbatissa) elle même.
Elle n'entendit que peu parler de la terre de Cachepur, sinon par
l'intermédiaire des gardes (custodes) qui en
revenaient chaque automne, rapportant avec eux les quelques sous
(solidos) de leurs collectes et beaucoup de mauvaises
nouvelles concernant une guerre entre les seigneurs du lieu.
On
rapporta un jour que Renier (Rainerius) avait hérité
de la châtellenie (castlania). Le père de
Mélissande décida bientôt de partir à
Cachepur réaffirmer ses droits. Le jeune seigneur se
montra plus avisé que ses aïeux et confirma son oncle
dans ses prérogatives. Ce dernier lui rendit hommage et
reconnut volontiers la supériorité de son neveu sur
l'ensemble du domaine. On renouvela alors les anciens accords
(convenientiae) et les promesses d'entraide mutuelle. Dès
la saison suivante, le père de Mélissande revint
commander en personne l'estage à Hauterive. Partant
ainsi de trois à quatre mois à la suite, il prit
très vite l'habitude de se faire accompagner de sa
parentèle (parentela).
|

|
|

|
Na Mélissande fut donc assez vite
concernée par les affaires de la seigneurie en Périgord
(Periguors). Là bas, elle fut ainsi en contact
avec quelques jongleurs (joglares, joculares) et
troubadours (trobadores), plus nombreux qu'aux alentours
de l'Abbaye car ceux-ci passaient régulièrement à
la cour de Renier qu'on savait faire aisément largesse à
qui la distrayait. Elle se prit alors rapidement de passion
pour le trobar et s'y essaya elle même quelque peu. Elle
trouva alors mille prétextes pour rapprocher de plus en
plus ses séjours là-bàs, chevauchant si
nécessaire revêtue de son haubert parmi les envoyés
(nuntii) de son père, cabalarii et
sirvientes qui effectuaient les voyages entre la Saintonge
et Cachepur.
Comme beaucoup d'autres milites ayant
vécu une existence de guerres et d'exactions (exactiones)
imposées par le fer de l'épée, son père
éprouva avec les années le besoin de se mettre en
règle avec sa conscience... et l'Eglise. Bien que
désormais chasé (casatus), il ne pouvait
financer un voyage en Terre Sainte sans mettre en gage son fief
(feudum). Il décida donc de payer le relief
(rachetum) de ses possessions pour ses enfants, effectua
une modeste donation à Notre Dame, ainsi qu'à
Fontdouce (Fons dulcis), une récente abbaye
bénédictine toute proche dans laquelle il se retira
du siècle. La mère de Mélissande se retira
quant à elle à l'Abbaye de Notre Dame. Honor
de loin le plus important, le fief (fevum) du Mas
d'Arnoult (Mansus arnulfi) en Saintonge échut alors
à son frère cadet que l'Abbesse confirma dans sa
prévôté (praepositura).
|
|
Dauna Mélissande,
hérita pour sa part du bénéfice maternel
avec la vicaria castri de la petite seigneurie (senhoria)
de Hauterive (Alta riva) et Renier la confirma plusieurs
fois dans son héritage et dans ses droits. Mélissande
s'appliqua à diriger la vicaria et à
défendre ses intérêts, n'hésitant pas
à se faire militissa en revêtant là
encore le haubert, comme le faisaient alors parfois d'autres
femmes de sa condition. Elle fut ainsi reconnue par ses propres
caballarii et put ainsi apparaître au sommet de
Cachepur parmi les autres optimates, proceres, corteis
et divites de la cour de Renier. Seulement, Mélissande
représentait un parti intéressant et Renier se
méfiait de certains de ses propres vassaux (homines)
comme des juvenes en quête d'un honor. Peu
désireux que cette possibilité ne parvienne aux
oreilles de ses ennemis Castelpeyrre et risquer de se voir se
produire un rapt (raptus) sur la personne de sa cousine
pour lui contester ensuite l'héritage de sa châtellenie,
le seigneur de Cachepur décida de lui imposer une sorte
d'aide (auxilium) deux semaines par mois afin de l'aider
dans le service militaire (servitium militare)
qu'elle lui devait.
|

|
|

|
Mais la dame de Hauterive
(domna de Alta riva) n'entendit pas recevoir d'aide ob
imbecillitatem sexus et prétendit exercer elle même
ses prérogatives sur son domaine. Néanmoins elle
finit par céder à son cousin, du moins en ce qui
concerna la vicaria castri. Elle fut
aidée par un des principaux viguiers (vicarii)
de Renier, un sirviens né serf (rusticus,
vernaculus) dénommé Itier (Iterius)
qu'elle connaissait par ailleurs pour l'avoir plusieurs fois
rencontré à sa cour (curia de Cachepur).
D'abord distante vis à vis de ce viguier
(vegerius) qu'on lui imposait, Mélissande révisa
son jugement en constatant que ce dernier s'investissait dans sa
fonction sans empiéter sur ses droits. Au fil des mois,
Itier profita des séjours en sa compagnie pour se divertir
des troubadours (trobadores) qu'elle recevait et jongleurs
(joglars) de passage. Il tenta même de s'exercer aux
déduits courtois ce qui séduisit la jeune
châtelaine (castlana).
Tant est si bien que
leur union finit par être annoncée et bien
évidemment approuvée par En Renier qui pensa
y trouver bon un moyen pour sécuriser sa propre potestas.
Voulant contrebalancer Combabreuilh, il
alla même au-delà en laissant à sa cousine la
seigneurie (senhoria) dans son entier, lui cédant
le ban (bannus), les droits de justice (districtus)
pour les quatre cas, ainsi que la collecte des coutumes.
Il y ajouta l'entier tonlieu (theloneum) pour les
marchandises périssables, l'ensemble des péages
(pedagia) pour le sel et la laine transitant autre part
que vers Cachepur, et enfin les revenus entiers d'un droit de
rivage (riperia).
|
|
En contrepartie de quoi, la
seigneurie de Hauterive lui fut redevable d'une assistance armée
(militare auxilium) de quarante jours quelque soit le
lieux, le conseil (consilium), ainsi qu'un gîte
(arbergamentum) trois fois l'an pour lui et sa cour
pendant une semaine chaque fois.
Itier reçut
symboliquement du seigneur de Cachepur l'investiture
(investitura) de la seigneurie de Hauterive, car il n'en
fut que tuteur (balium). Dauna Mélissande
conserva son bénéfice (fevum) à titre
personnel et continua de s'occuper ponctuellement de certaines
affaires de son domaine en faisant notamment abroger certaines
des mauvaises coutumes (malas consuetudines) qui avaient
été autrefois injustement établies sur ses
terres. Elle réussit ainsi à convaincre Itier de
faire cesser certaines exactions (exactiones) perpétrées
par ses voyers (vierii) à l'encontre des moines
(monachi) du prieuré de Cachepur ou de leurs
hommes.
|

|
|

|
Par ailleurs, en tant que
plus proche parente reconnue de En Renier, son conseil
(consilium) et son aide (auxilium) furent
sollicités par la domna de Cachepur qu'elle assista
pour toutes les affaires courantes ainsi que pour présider
certains plaids (placita) de cette seigneurie que la dauna
toulousaine connaissait encore mal.
Ayant dans l'idée
que la cour de Cachepur se devait de suivre l'exemple des plus
grands principes d'Aquitaine et rayonner tout alentour,
Dauna Mélissande aida Na Judith à
développer les divertissements courtois ainsi que toutes
les formes d'arts.
Elle intercéda enfin auprès
de son cousin afin qu'il fasse preuve de largesse et de
prodigalité envers les jongleurs (joculares, joglares)
de passage et qu'il accueille comme il se devait maints
troubadours (trobadores) parmi ceux les plus renommés.
|